LE SUJET NOUS REGARDE

Le sujet nous regarde.

Il nous regarde droit dans les yeux. Il nous regarde aussi au plus haut point. Il s'agit de l'enfance. Mieux. Il s'agit des enfants. A savoir ce que nous avons été et ce que nous sommes encore un peu, à trente ans, à quarante-quatre, à soixante, à quatre-vingts. Et, bien sûr, ce que sont nos enfants voire nos petits-enfants voire la ribambelle des gamins rencontrés au gré des circonstances. Personne ne disconviendra, c'est même un lieu commun, qu'il s'agisse de l'avenir.

L'enfance est ce fragment de notre vie attaché à un coin de paysage avec cour et ciel au-dessus de la cour. Elle est en même temps un continent. Très vite, nous avons eu connaissance des enfants d'ailleurs, urbi et orbi. Mais s'il y a un centre de la terre, il n'y a pas un centre du monde. La meilleure preuve m'en a été donnée par cet inhabituel planisphère aperçu dans une école, de l'autre côté du globe, aux antipodes, là où je me suis longtemps demandé comment les hommes font, la tête en bas, pour ne pas tomber. Depuis que le monde est monde, beaucoup ont rêvé d'en faire le tour. Ici et maintenant nous y sommes invités à partir du premier méridien.

Baudelaire n'a pas seulement postulé que "la sensibilité de chacun c'est son génie". Pour faire bonne mesure, il envisage l'enfant comme l'archétype accompli du "peintre de la vie moderne". Dans ce livre, le peintre est un dessinateur. Il a entre trois et six ans. Il a délaissé les godets de couleur, il se contente d'un crayon blanc et d'une feuille de papier noir. Il représente. Il invente les formes de la représentation. Il se concentre sur son geste. Toutefois, ce geste ne fait pas de lui un artiste puisqu'il n'y a pas de tension vers ce que nous appelons, d'un mot peut-être excessif mais assez juste, l'art. En tout cas, par cet acte, l'enfant accède à un degré supérieur d'humanité et le voilà de plain-pied dans la vie moderne, la sienne.

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Ouvrons le livre au hasard. On ne sait où donner de la tête. Portraits auto-portraits est composé en diptyque. Le regard va des portraits aux autoportraits, de l'un à l'autre, du particulier au général. L'ensemble trouve une cohérence immédiate. Les photographies ne cherchent pas à faire beau ou joli. Sans se focaliser sur la perfection du cadrage, elles parient sur la vitesse, le principe de série, et la chance d'un regard. Les images parlent d'elles-mêmes. La chose a été là, la chose ou l'être, ce qui a été, l'instantané, bonjour, je suis cette petite fille cambodgienne en jupe rose ou ce petit garçon nigérien avec un ballon sous le bras. Hubert Damisch notait : "il est donc vrai que (la photographie) constitue un objet anthropologique original ... et qui comme tel devrait échapper aux palabres ordinaires sur l'image". Il va de soi qu'ici la dimension anthropologique joue à plein.

Sans recourir à des références, au moins deux noms c'est à dire deux oeuvres s'imposent en écho. Edward S. Curtis, ne serait-ce que pour cet enfant Noatak d'il y a tout juste quatre-vingts ans à la fois si proche et si loin des enfants Kuujjak d'aujourd'hui, et encore pour sa patience, la volonté de photographier sans effet. Walker Evans, lui, sut combiner le sens lyrique et l'oeil documentaire, on le voit à travers cette série de portraits pris dans le métro de New-York et rassemblés par seize, vingt ans après.

Les photographies composent une espèce de récit de voyage. Elles suggèrent des géographies redoublées par les noms des lieux et par les prénoms des enfants. Sans ostentation, elles donnent corps à des vies et à des histoires où nous serions prêts à plonger. Chaque portrait est un monde en soi. J'y vois aussi comme un paysage. Au passage, je me rappelle cette boutade d'Edgar Degas répondant, à une dame qui lésinait sur le prix du portrait qu'elle lui avait commandé, qu'il pouvait la peindre, pour moins cher, en paysage.

Le choix de la couleur accentue le principe de réalité. Les enfants sont "pris" en plongée, avec plus ou moins d'angle. La méthode les conduit à lever la tête vers nous et vient donner une nouvelle acception à l'étymologie du mot "portrait" : tirer en avant. Ils posent sans vraiment poser mais on sait ce que c'est ; certains se figent, d'autres s'animent ; la plupart s'exposent. De toute façon, l'exercice respecte une liberté qu'on perçoit à leur attitude. Beaucoup ont les bras le long du corps ; beaucoup ont les mains sur les hanches ; quelques uns ont une attitude plus naturelle. A certains égards, on pourrait considérer les portraits comme une photo d'identité, mais qui ne serait pas limitée au visage, une identité qui n'ignore pas l'ensemble du corps et qui atteste les traits communs de l'espèce humaine.

Le décor a beau être sommaire, il induit des paysages. Ce sont surtout des sols ; terre, sable, herbe, ciment, natte, tapis, neige, etc ; on vérifie que la neige est bleue ; et si on s'en tient à l'herbe, on découvre les nuances du vert sri-lankais, canadien et moldave ; il y a parfois de l'ombre donc du soleil, parfois une lumière qui suppose un ciel bâché ; il arrive que l'ombre vienne d'un arbre et, à leur feuillage, on devine alors des arbres différents. Le cadrage très serré laisse rarement apparaître autre chose que le sol. Mais on aperçoit des ordures à Bamako, une poule au Sénégal, la foule en Egypte et au Burkina-Faso.

On mesure de nouveau la magie du regard. Ici le regard vient d'en-dessous, forcément, mais il révèle une disponibilité touchante. On voit beaucoup de sourires sans même qu'ils soient sollicités, des sourires épanouis ou esquissés ou contrariés par une lumière trop vive qui fait plisser les yeux ; on voit un sérieux propre à l'enfance, une certaine tristesse aussi, ou ce que nous jugeons tristesse ou ce que nous appelons tristesse, peut-être par défaut, ou par préjugé, alors même que nous devrions savoir qu'un visage ne porte pas le deuil. Sans que la prise de vue soit beaucoup plus accentuée, certains semblent davantage porter le poids du monde.

Les habits participent du paysage et sont l'indice des latitudes et des saisons. Ils sont bariolés ou stricts, assez universels. La vague des tee-shirts domine mais on observe aussi des chemises, des chandails et un maillot de foot de l'Inter de Milan (j'ai le même qu'Oumy). Ils ont été "mis" en vitesse le matin ou ils obéissent à une certaine idée de l'élégance, liée aux goûts et aux coutumes ; ainsi la splendide robe beige du Bénin et les robes à deux sous belles comme des robes de princesse ou le style légérement compassé du Sri-Lanka avec le garçon arborant un noeud papillon vert pistache en harmonie parfaite avec son short et les jumelles en robe bleue et chapeau rose. Souvent les filles ont fiché dans leurs cheveux des barrettes, des chouchous, des rubans, ou des perles. L'une d'elle a la tête enveloppée d'un voile.

Les chaussures feraient un chapitre à elles seules, quand les enfants ne vont pas pieds nus. On devine, tout en bas, des sandales, des savates, des sabots, des tongues, des tennis qui ne sont plus depuis belle lurette des chaussures en toile, des bottes, et même des mocassins m'a-t-il semblé. On ne voit pas beaucoup de lacets.

Je n'ai pas compté le nombre d'enfants. De toute façon, il y en a plusieurs centaines de millions. Ceux-ci sont des épiphanies multipliées qui manifestent notre présence au monde, mais une présence par définition fugitive et précaire. Ils nous somment. Ils viennent confirmer l'observation judicieuse de Didi-Huberman : "ce que nous voyons ne vaut -ne vit- à nos yeux que par ce qui nous regarde". Un échange a lieu. Ce "contact" passe par le corps. On sait que la vue et le toucher ont partie liée. Ces enfants nous en apportent une nouvelle preuve tangible. On voudrait leur caresser la tête, même le crâne de Tehoronhiatenion, le petit iroquois de trois ans et demi, on voudrait les serrer dans nos bras.

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Les dessins constituent l'autre volet du diptyque. Aux portraits correspondent des autoportraits, la cohérence ne se dément pas. Le regard se promène dans la galerie d'autoportraits, il vaque de dessin en dessin, il feuillette, il établit des généralités, il se suspend sur un détail, il s'émerveille.

L'enfant est face à la feuille de papier noir, un crayon blanc à la main. Il satisfait une commande sociale sans sacrifier à sa liberté. Il hésite ou n'hésite pas, il finit toujours par se lancer, parfois il tire la langue. En général, il est plutôt content du résultat. Il ne s'en rend pas compte mais il s'agit quand même d'un type singulier d'autoportrait, en quelque sorte de mémoire. L'enfant procède dans la plus pure abstraction, à grands traits, me voici, moi, nouveau venu de l'espèce humaine. Il se livre de face, il ne biaise pas.

Les enfants ont l'âge où on est passé du gribouillage à la conscience de soi donc à la représentation d'une forme. Soudain, vers trois ans, on maîtrise le rythme du geste. Le bonhomme acquiert des traits c'est à dire des éléments caractéristiques qui permettent de l'identifier et le reconnaître. Le "tétard" devient la surprise de la figuration, à répéter. Elle annonce l'aptitude à se représenter, la connaissance de son identité. Quelques artistes apposent leur signature.

A la confusion du gribouillage fait suite la distinction des traits, des graffitis, des rhizomes, des arborescences, des calligrammes qui sont moi. Plusieurs générations ont déjà éprouvé la magie des dessins d'enfants qui traduisent sans doute le reflet du bonheur qu'ils prennent à dessiner, le temps de l'enfance, attentifs, doués pour les couleurs et les formes, l'essentiel y est déjà, le soleil la maison les personnages de l'intrigue, la poésie qui les habite.

Ainsi leur travail est-il à la fois abstrait et figuratif. Naturellement je ne peux pas faire abstraction de ce que je connais de la peinture. Les évocations ne manquent pas. Où ai-je déjà vu l'équivalent de ces formes ? Miro, Klee, Fautrier, Pollock, Giacometti, Du Buffet, Michaux, voici justement un petit Michaux moldave, il se prénomme Andreï, il a six ans et demi, il nous offre un prince de la nuit. Michaux dessinait ce qui monte du néant, par exemple un visage comme montagne, un masque pour la nuit. A le lire, c'était ni plus ni moins que l'envie de dessiner, de participer au monde par des lignes, dans une relation d'innocence (écrivait-il), cette innocence qu'on prête aux enfants. Il a souvent peint sur des fonds noirs qui ramènent à l'origine et qu'il prend pour une boule de cristal, il a guetté l'émergence de quelque chose susceptible de symboliser les commencements, je viens de là, je suis ici, et maintenant, voici à quoi ça ressemble, Andreï ne prétend pas autre chose.

Que voyons nous ? des figurines bien posées sur le sol parfois figuré par une ligne, d'autres qui flottent dans l'espace ou qui s'envolent ou qui marchent, des plus ou moins penchées, des franchement en travers, des larges, des maigres, des grandes, des petites, des très simples et des très complexes, des empilements de carrés, de rectangles, de losanges, de ronds, des petits robots comme dans la guerre des étoiles, des coeurs comme dans les romances, des corps ou des éléments du corps, nus ou habillés, alors elles portent une jupe, deux bras et deux jambes mais pas forcément, le nombre des doigts variables, le sexe en option, le nombril en prime, des coiffés et des décoiffés, toutes les variétés de visages, aveugles ou muets qu'importe, des bobines aimablement effarées, des têtes entre soleil et protozoaire, des qui ressemblent étrangement à leur modèle et c'est là un petit miracle sans importance, des grotesques, des rigolotes, des poétiques sans qu'on puisse bien préciser ce qui en fait la poésie.

Certains occupent toute la feuille, d'autres tracent une minuscule figurine, en haut, en bas, au centre ou au bord de la feuille. Quelques uns racontent toute une histoire avec soleil, nuages, maison, chemin, plantes ; quelques autres se réduisent à presque rien, un coup de crayon quasi-invisible, sur le point de disparaître comme sur la pointe des pieds. Le plus souvent, le corps est vide ; parfois il est plein, blanchi comme les cheveux. Et puis on aura remarqué les originaux. Des gentils font leur autoportrait en famille et alors la famille est nombreuse et elle se donne la main ou s'entasse à la façon des étoiles ou des bulles. Des imaginatifs recourent à la métamorphose, je suis une fleur, je suis une libellule, je suis une pomme, je suis un homme-fleur, je suis un rébus.

Le sérieux des enfants ne va pas, en même temps, sans quelque chose de joyeux qui leur corresponde ou qui fasse contrepoint à la tristesse. La vie, malgré tout, garde encore une légèreté ténue. Des moments de féérie sembleraient le démontrer, voyez la face à moitié cachée par la chevelure d'Irina, voyez la pyramide étoilée de Nour. Il y a encore un constat rassurant : que les gamins aient l'air éveillé, ou pas trop, n'a rien à voir avec l'air éveillé de leur autoportrait.

La puissance de ce livre est de nous rappeler qu'on perçoit la ressemblance dans la dissemblance, que le "bonhomme" est le même en Afrique, en Amérique, en Asie et en Europe, qu'il puise au fonds commun des cultures et des civilisations mortelles mais insubmersibles, qu'il conjugue le côté accidentel et le côté essentiel de l'individu, et qu'il se donne à voir en-dehors de toute tentation de psychologie. Bien entendu, c'est toujours une façon de se représenter soi-même comme un autre, chacun à la fois seul et ensemble. Et par les variations immenses qu'il propose, Portraits autoportraits me fait penser aux Cent mille millions de poèmes de Raymond Queneau.

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Avec les enfants, les histoires drôles ne manquent pas, les histoires tristes non plus. La misère sociale et morale en constitue le terreau. Notre incapacité à la limiter "pour de vrai" reste saisissante. Il suffit de penser au nombre de garçons et de filles contraints de travailler pour survivre, il suffit de penser à ces images cauchemardesques d'enfants d'à peine dix ans reniflant des vapeurs de polystyrène enflammé, il suffit de penser à ces enfants armés pour faire la guerre, il suffit de penser que la liste n'en finit pas. On sait que les conséquences sont implacables. Gavroche et le film japonais L'île nue m'ont appris la perspective épouvantable de la mort d'un enfant.

1989 est une grande année. L'idée de la toile apparaît ; le tour de France cycliste se gagne et se perd pour huit secondes ; le mur tombe, à Berlin ; dans le film My left foot, un enfant de neuf ans, paralysé, parvient à contrôler son pied gauche et il se met à peindre ; les islamistes lancent une fatwa contre Salman Rushdie ; une sonde part à la découverte de la planète Vénus ; le vieil enfant Beckett meurt. Le 20 novembre, l'ONU adopte la Convention internationale des droits de l'enfant. Elle compte 54 articles ; le 54 eme stipule que les versions sont en anglais, arabe, chinois, espagnol, français, russe. Elle est le fruit des travaux d'une commission de travail qui a siégé onze ans pour élaborer un texte qui reprend et développe la Charte des droits de l'enfant, en dix points, adopté à l'unanimité le 20 novembre 1959, "considérant que l'humanité se doit de donner à l'enfant le meilleur d'elle-même".

Vincent van Gogh était un grand enfant. Il a peint quelques autoportraits à partir de 1886, pour ne pas payer de modèle. Il a commenté : "on dit -et je le crois volontiers- qu'il est difficile de se connaître soi-même ; mais il n'est pas plus aisé de se peindre soi-même". D'ailleurs tout le monde sait bien que van Gogh s'est peint aussi bien en galoches qu'en bouquet de tournesols ou en champ étoilé. C'est un peu comme s'il s'était dessiné au crayon noir sur une feuille blanche. Et puis ce livre chante la singularité du concret. Il compose un ensemble de portraits qui figure aussi une espèce d'autoportrait, celui de Gilles, le mien, le vôtre.


Bernard CHAMBAZ, préface à Portraits, auto-portraits, à paraître aux éditions du Seuil